The Automobilist a participé à une séance photo exceptionnelle organisée par le forum Citroëniste C-Forum. Au bout de l’Axe Majeur de Cergy-Pontoise, ouvert exceptionnellement pour l’occasion, les Douze Colonnes du Belvédère Saint-Christophe, bâties en 1989 et imaginées par Dani Karavan, forment un lieu propice à la photo. Ce paysage architectural, dirigé vers la Défense et Paris, offre une symbolique à la ville-nouvelle et un univers des années 80 idéal pour parler d’une de ses âmes damnées : la Citroën Visa 1000 Pistes.

Les Chevrons Sauvageons

De toutes les GTi et autres bombinettes survitaminées des eighties, il en est une qui reste moins connue du commun des mortels, mais pas des collectionneurs : c’est la Citroën Visa 1000 Pistes. Pour comprendre l’existence d’une telle furie, il faut se replacer dans le contexte. Dans les années 80, nous sommes peu de temps après le rachat de Citroën par PSA qui ne sait qu’en faire, et qui n’a guère les moyens de le développer. Pour moderniser leur image, les Chevrons ont chacun la même idée que Peugeot : s’engager en rallye, dans la plus célèbre des catégories, le Groupe B. Et si Peugeot y trouvera le succès avec la 205 T16, Citroën va davantage jouer les galériens avec la BX-4TC… Avant elle, les Chevrons s’étaient mesurés sur une plus petite bombinette : la Visa.

Une âme de Rallycar

Au début des années 1980, Citroën comme la plupart des constructeurs automobiles voit dans le rallye la possibilité de rajeunir l’image de sa marque. Derrière cette création, un homme : Guy Verrier, ancien pilote de rallye et responsable du département Citroën Compétitions. La société aime alors la vitesse, les exploits, les risques, et la Visa 1000 Pistes va en quelques sortes immortaliser par son histoire cette époque. Son nom issu du rallye éponyme, couru sur le camp militaire de Canjuers de 1976 à 1985.

En juillet 81, est-ce la chance du débutant ? En tout cas, un premier prototype imaginé par Citroën, Politecnic et Danielson est au départ du fameux Rallye des 1000 Pistes : 200 ch, pour 700 kg. Elle remporte avec Philippe Wambergue la première spéciale… et puis s’en va sur abandon, après casse d’un moyeu de roue arrière. Mais cet échec ne reste pas sans suite…

Toujours en 81, deux autres prototypes, l’un préparé par Strakit, l’autre en reprenant le châssis-moteur de la Lotus Esprit Turbo (oui oui, elle demeure gardée au Conservatoire !), sont mis au point, mais rien n’est vraiment concluant. En parallèle, Citroën a organisé le Trophée Visa en 81, s’apprête à lancer le Trophée Visa International en 82, et continue ainsi ses classes en rallye en attendant de passer à la vitesse supérieur pour atteindre le Groupe B. Seulement voilà, l’année 81, c’est justement l’année de l’Audi Quattro. Citroën se rend à l’évidence : pour gagner en Groupe B, il va falloir passer au 4×4.

1982 : objectif Groupe B

Guy Verrier lance un concours pour 3 prototypes de Visa en 1982, toutes 4×4 cette fois. On les appelle de l’initiale de leurs créateurs : la Visa « O » conçue par Michel Odinet, qui reprend le proto des 1000 Pistes 81 mais le dote d’un 1,4 de 160 ch en position centrale ; la Visa « S » est imaginée par Strakit (2,5 l, 220 ch, voies élargies) est une évolution d’un proto de 81 ; et la Visa « M » signée Denis Mathiot, avec un petit moteur 1,5 l 148 ch mais un poids de seulement 700 kg. Après des essais préalables à la saison 83, la « O » n’est pas retenue. Citroën engage donc les « S » et « M » à la Ronde Serre-Chevalier 1983, que gagne la « S » suivie à la deuxième place par la « M » ! La troisième est même toujours pour une Visa, œuvre de Brozzi qui l’a dotée de 2 moteurs pour avoir 4 roues motrices et un total de 180 ch.

Reste que les équipes doutent de la stratégie, et Citroën relance des recherches au printemps 83 pour 4 prototypes… dont deux BX 4×4, qui aboutiront à la BX 4TC. Côté Visa, 2 protos : la « D » proposée par Henry Dangel, avec V6 PRV et 175 ch ; et la « K » de Michel Mokrycki, fantasque rallyman ayant couru le Dakar sur Rolls-Royce, avec le moteur 2,2 de la Matra Murena à 210 ch. Aux 1000 Pistes le 10 juillet 83, les 4 Visa (« M », « S », « D », « K ») et un BX (vous suivez ?) sont engagées par Citroën, et c’est la toute première, la « M » de Mathiot avec Wambergue au volant -le même qu’en 81- et Vincent Laverne qui remporte le classement en série « Groupe Expérimental ». C’est même la seule, preuve de la fiabilité toute relative des autres… Une victoire sous forme de morale à la La Fontaine, puisque la « M » était la moins puissante du lot. Le choix de Citroën pour son engagement en Groupe B est enfin fait.

Seulement, à l’époque, pour s’engager en Groupe B, il faut produire au moins 200 exemplaires homologués. Heuliez, spécialiste des transformations, est choisi, et la Visa conçue par DMC (Denis Mathiot Competition) est baptisée « 1000 Pistes », pour mieux évoquer la terre de ses succès de 81 et 83. La « série 200 », achevée en avril 1984, se vend jusqu’en 1985, et 20 exemplaires supplémentaires construits chez DMC pour courir en rallye, baptisés Visa 1000 Pistes Evolution.

La première voiture française à 4 roues motrices

Une Visa 4×4 se conjugue forcément au (C3) Pluriel

La voiture de notre séance photo est donc l’un des 200 exemplaires de la série d’homologation en Groupe B, fabriqués par Heuliez à Cerizay. Il basé sur la Visa GT Tonic, dont l’unique couleur au catalogue était le blanc. La 1000 Pistes l’agrémente de décorations bleues et rouges, d’un masque de phare à double optiques, et d’un logo Citroën multiplié par 2 avec X central, comme pour rappeler l’écriture de 4×4. Tout le reste est conservé de la GT Tonic : ailes, bas de caisse, antibrouillards, spoiler. Il n’y a que les jantes alliage 5 branches qui sont reprises de la Visa Chrono, elle-même version de petite série de la Visa Trophée, une version de rallye promotion. Les pneus sont des 165/70 SR13.

L’influence de la Visa Chrono continue sous le capot, puisque la 1000 Pistes en reprend la mécanique 1,4 l XYR (1360 cm3) de 112 chevaux, avec 2 carburateurs double corps Weber et boîte 5 avec pont autobloquant à l’arrière. La version « Evolution » totalise, elle, 145 ch. Équipée de la transmission intégrale, cette Visa est de facto la première voiture française proposée avec 4 roues motrices ! Affichant 850 kg sur la balance, la bestiole file à 184 km/h, réalise le 0 à 100 en 10,4 secondes et le 1000 m D.A. en 31,5 sec. Ainsi pourvue, la Visa 1000 Pistes est la première française de série à 4 roues motrices française homologuée sur route.

Plutôt pas mauvaise sur le papier, la Visa 1000 Pistes, première « Groupe B » française vendue au grand public, eut le malheur d’être proposée deux fois plus chère qu’une Visa Chrono, sans pouvoir justifier cet écart par les apparences. Et quand on sait que quelques mois après sa sortie, Sochaux lançait la 205 T16… La messe était dite ! L’année suivante, Citroën lançait la Visa GTi, 2 roues motrices.

Les équipes de rallye furent donc ses principaux clients, au grand dam des collectionneurs pour qui elle est aujourd’hui difficile à trouver intacte et en version d’origine. En course, cette Visa intégrale ne fut pas ridicule. Les équipes de Guy Verrier lui ont fait remporter des courses, notamment les 24 heures sur glace de Chamonix en 85 et 86 avec Jean-Claude Andruet. Un trophée féminin sur Visa 1000 Pistes avec 11 pilotes a existé.

Quant à la 1000 Pistes Evolution de DMC, allégée à l’extrême à 770 kg et poussée à 145 ch, elle connut elle-aussi quelques succès : 13e au Rallye du Kenya 84, 15e et 18e au Rallye de Finlande 84, 8e au Monte Carlo 85 et même 5e au Rallye de Provence 85. Rien hélas pour contester la suprématie des Peugeot 205 T16, Audi Quattro, ou même pour dissuader Citroën de continuer à étudier la BX 4TC.

Une Visa 1000 parmi la série 200

La Visa bien entourée !

L’exemplaire de la séance photo n’a connu que deux propriétaires, tous deux Citroënistes. Toujours verte, toujours prête, elle a participé cette année au Grand Prix de Tours organisé en la cité médiévale de Chinon. Hélas, comme en 1984 où elle eut du mal à convaincre, les avis demeurent contrastés à son égard. Cela va de l’irrévocable « Quelle horreur! » au nostalgique « cela me rappelle ma première voiture », sans oublier les filous qui en connaissent la rareté et tentent de la négocier…

Totalement d’origine, cette Visa 1000 Pistes n’a jamais couru en rallye, ce qui, comme expliqué plus tôt, est assez rare. Elle n’a pas non plus limé l’autoroute puisque avec 35 000 km au compteur, c’est une somme modeste de bornes qu’elle a avalées en plus de 30 ans. De toute façon, la conduire longtemps n’est pas une partie de plaisir : elle est très bruyante ! Et peu isolée… « Dans les embouteillages, pas de clim bien-sûr, mais pas de vitres teintées et encore moins électriques : une douce chaleur vient sur les pieds à l’arrêt car il n’y a pas d’isolant sous le capot, ni de séparation avec l’habitacle… Les calories font ce qu’elles peuvent pour sortir », nous explique son propriétaire, qui conclut : « en plein cagnard, le conducteur aussi fait du 1 litre aux 100, un litre d’eau ! » La Visa 4×4, elle, consomme jusqu’à 12 l en moyenne…

Au quotidien, il faut composer avec une auto assez brute, peu souple à bas régimes, l’embrayage est très sensible et demande une grande attention. Les vibrations du moteur sont intenses, mais néanmoins agréable surtout en virages : elle colle à la route ! D’autant que la sécurité est là (pour l’époque) avec des freins à disques, des suspensions indépendantes, tandis que la transmission intégrale peut repasser en traction en désaccouplant les roues arrière, depuis un bouton au tableau de bord. Finalement très moderne ! Le « confort » est, lui, aidé par les sièges à bordure rouge issus de la Visa GT Tonic qui ne sont des baquets, tandis que le volant à 3 branches provient de la Visa Chrono.

Pas forcément la plus courtisée, cette Citroën Visa intrigue cependant lorsqu’elle est exposée. Son propriétaire a ainsi, un jour, retrouvé un possesseur de Lotus Seven, couché sous la voiture à l’arrière ! L’homme voulait s’assurer de la présence du deuxième pont… Sacrés Citroënistes, d’autant que celui-ci était, dans le civil, Agent Citroën !

En 1984, une Visa 1000 Pistes valait 120 000 Francs. Aujourd’hui, un exemplaire de Visa 1000 Pistes en bon état cote aux environs de 20 000 € pour un exemplaire en bon état sans un trop gros passif en rallye. Celle de la collection Trigano a atteint les 38 000 à Rétromobile, avec 2500 km seulement. Une valeur qui monte, mais plus doucement que la spéculation sur les DS par exemple. C’est pourtant la Visa la plus rare, mais hélas le problème là : c’est une Visa avant tout, une voiture toujours difficilement assumée dans l’héritage de Citroën. On se quitte avec les souvenirs de rallycar de la Visa, à jamais une mal-aimée dans l’histoire chevronnée.

Sources : L’Automobile ancienne, Visa Chrono Club de France, André Leroux, C-Forum (Merci Frédéric A. !)
Photos de la Visa 1000 Pistes à Cergy : Quentin Decorps – The Automobilist


Commentaires

  1. Un de mes plus grands plaisirs dans ma jeunesse, mon plus grand regret d'être trop fier pour rouler en VISA, c'est très moche, mais le plaisir est à la hauteur de sa laideur, voir plus... Un vrai régal sur piste glissante, des souvenirs qui aujourd'hui me poussent à chercher un exemplaire par plaisir... L'époque ou Citroen faisait encore des voitures incroyables, souvent moches mais au combien plaisantes...

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