Avant la 2CV, il y eut comme chacun sait le programme TPV, pour Toute Petite Voiture. Demandé par Pierre-Jules Boulanger, P-DG de la marque à partir de 1935, ce programme devait aboutir à la présentation de la voiture au Salon de Paris à l’automne 1939. L’entrée en guerre de la France le 2 septembre annula le lever de rideau, et les prototypes assemblés pour l’exposition furent tous détruits. Tous ? Pas exactement. Voici l’histoire de la redécouverte des Citroën TPV.

1939-1994 : 55 ans de sommeil

C’est au détour d’une interview de Jean-Claude Lannes dans le magazine Citroscopie n°57 (Janvier-Février 2017) que l’histoire des prototypes TPV a resurgi. M. Lannes, entré chez Citroën en 1972, a vécu les premières heures de la constitution de la collection Citroën, réunie au Conservatoire ouvert en 2001. Interviewé par notre confrère Régis Guyot, il explique que l’un de ses plus forts souvenirs est « la découverte des trois prototypes 2CV dans le grenier de la ferme du Centre d’Essais de La Ferté-Vidame ».

En 1994, on l’envoie avec un collègue et un camion récupérer du matériel au Centre d’Essais situé en Eure-et-Loir. Au moment de partir, le responsable de la maintenance des lieux leur dit : « il reste des pièces de 2CV dans un des greniers ». Intrigués, ils montent dans la sous-pente et aperçoivent trois voitures, cachées sous des bâches. Ils les soulèvent : chacune est un prototype 2CV. Des voitures complètes, certes pas dans un état exceptionnel (les tôleries sont abîmées), mais pour des protos 2CV, c’est déjà incroyable !

Le projet TPV

Retrouver à 55 ans d’écart des TPV était pour le moins inattendu. A l’image de la Traction 22, les trois lettres de TPV font partie des projets secrets des Chevrons, de ceux qui attirent l’attention. D’abord pour leur avant-gardisme : prévoir la voiture essentielle alors que ses origines remontent à des années 30 de crise économique où l’automobile est un objet de luxe. Ensuite pour l’histoire du programme : lancé avec ambition, continué en secret malgré son annulation, et puis oublié avec le temps. Enfin, parce que la 2CV est la voiture qui fera rouler la France libérée des années 50, pendant plus de 40 ans, et qui deviendra un mythe tant pour Citroën que pour l’automobile.

Relire le cahier des charges de la TPV est une plongée dans le passé. Jugez plutôt : il faut que la voiture puisse « transporter deux cultivateurs en sabots, cinquante kilos de pommes de terre ou un tonnelet, à une vitesse maximum de 60 km/h pour une consommation de trois litres d’essence aux 100 km. » Mais le véhicule doit aussi « pouvoir passer dans les plus mauvais chemins, être suffisamment léger pour être manié sans problème par une conductrice débutante ». Ou encore être d’un confort irréprochable : la 2CV doit pouvoir traverser un champ labouré avec un panier d’œufs sans en casser un seul. Et le tout, en coûtant le tiers d’une Traction 11 ! Pierre-Jules Boulanger ne laisse qu’une liberté : « l’esthétique, je ne veux pas en parler ».

C’est ainsi que Flamino Bertoni et André Lefebvre se lancent en 1936 dans la tâche, quasi impossible, d’inventer la 2CV. Aucune solution n’est écartée, jusqu’aux matériaux les plus chers (aluminium, duralumin, duralinox, magnésium) pour gagner du poids, jusqu’aux lignes les plus spartiates. Le toit en toile fait vite gagner à cette voiture son surnom de « 4 roues sous un parapluie ». Le 28 août 1939, elle passe avec succès devant le service des Mines, et une pré-production est lancée pour le Salon de Paris en septembre. Des 250 prototypes qui auraient été assemblés de 1937 à 1948, seuls 5 (jusqu’à présent) ont été retrouvés : 4 voitures et un châssis devenu pick-up dans les Ateliers Michelin de Clermont-Ferrand.

Cinq mystérieux prototypes

Rares sont les photos prises lors du projet, et pour cause : elles étaient interdites ! Une, célèbre, montre le prototype doté d’un phare central dit « Terrasson », du nom du pilote essayeur de 1938/39 qui prit le cliché de trois TPV à La Ferté-Vidame. Le circuit d’essai, protégé par de hauts-murs, permettait de tester en secret la voiture jour et nuit.

Le premier prototype est le « pick-up » qui servit aux essais de pneus chez Michelin et qui, racheté parmi un lot de ferrailles, est depuis exposé au musée Henri Malartre à Rochetaillée-sur-Saône près de Lyon. Le deuxième est retrouvé entre 1968 et 1970 dans une grange de La Ferté-Vidame, lors d’une séance photos. Initialement voué à la destruction 20 ans plus tôt, elle fut démontée et rangée. Restaurée, elle est aujourd’hui en état neuf, et fut remontée par le même responsable des essais qui l’avait protégée en 1948, Henri Loridant. En revanche, ni le prototype Terrasson ni le « Cyclope », du nom de ce proto de 1942 à phare central profilé, n’ont été retrouvés.

Les trois derniers prototypes, vous venez de les découvrir : ce sont ceux retrouvés en 1994.

Retour en 1994

Sortir les trois TPV de l’espace où elle sont cloîtrées depuis 55 ans, protégées de l’Occuptation allemande et du temps, n’est pas une tâche aisée. D’autant qu’en face, les bonnes volontés ne sont pas nombreuses : la maintenance de la Ferté-Vidame considère que « ce sont des pièces », et qu’il ne faut « surtout pas y toucher, même pas en parler, parce que si vous voulez les récupérer il faudrait démonter le toit ». Du côté de Vélizy, on ne croit pas à la découverte miraculeuse : « pour le moment ce n’est pas urgent » !

M. Lannes contacte alors le directeur des Relations Publiques, Jacques Wolgensinger. Celui-ci estime que « ce ne peut pas être possible puisque lorsqu’on a retrouvé celui [le proto TPV] qui est dans la collection au début des années 70, il n’y avait qu’un exemplaire et des pièces ». Alors Citroën fait le service minimum : des photos sont prises, pour immortaliser la découverte, et puis… rien. Pendant 3 ans, les 2CV TPV demeurent dans leur grange.

Réveil pour Rétromobile 1998

Approche alors l’année 1998. Une année pas anodine pour Citroën, qui prépare alors le cinquantenaire de la 2CV. L’idée de sortir et de présenter les prototypes TPV arrive sur la table… et manque de partir au frigo : le Directeur de la Communication, Bernard Guerreau, n’est pas emballé. J-C. Lannes confirme même qu’« il ne s’est d’ailleurs jamais intéressé au patrimoine ». Proche de J. Wolgensinger, Jean-Paul Cardinal fait passer l’idée à l’échelon de la Direction et surprise : cela fonctionne !

L’heure du réveil est donc venue par une froide journée d’hiver 97/98. Une partie de la charpente est ouverte, les voitures sorties une à une par chariot élévateur, et transportées en secret jusqu’à l’usine d’Aulnay-sous-Bois afin d’être prêtes pour le salon Rétromobile. Le choix est fait de les garder « dans leur jus », mais J-P. Cardinal tente malgré tout un autre coup : transmettre à la presse le film de l’extraction des TPV pour qu’il soit diffusé dans les journaux télévisés. Nouvelle opposition de B. Guerreau. La surprise est donc totale à l’ouverture de Rétromobile.

Un impact décisif pour le Conservatoire ?

L’année 1098 est aussi l’année de prise de pouvoir de Jean-Martin Folz à la tête de PSA Peugeot-Citroën. Visitant le salon Rétromobile, le successeur de Jacques Calvet découvre l’engouement du public pour Citroën, avec ses clubs et la foule devant les TPV. Guidé par J-P. Cardinal, il demande : « je ne comprends pas, il y a un patrimoine chez Citroën ? Je n’ai jamais été mis au courant ! Où cachez-vous vos voitures ? Je suis curieux de voir ça. » La perche est trop belle de piquer le nouveau P-DG à l’histoire des Chevrons.

Quelques semaines plus tard, J-P. Cardinal fait visiter J-M Folz ce qui tient lieu de patrimoine Citroën, un parking rue Vasco-de-Gama dans le XVe arrondissement de Paris. Une partie des voitures rassemblées depuis les années 70 y est remisée. J-C. Lannes précise : « ce fut le premier patron à faire le déplacement. Il a passé en revue toutes les voitures », et Folz déclara en partant à J-P. Cardinal : « bon, il faut que l’on fasse quelque chose pour sortir ces voitures ».

Après avoir obtenu l’aval de la famille Peugeot, le budget est validé pour la construction du Conservatoire. Certes, l’usine d’Asnières a été envisagée, mais c’est bien à Aulnay-sous-Bois, autre usine historique de Citroën en région parisienne, que la collection trouve refuge. Le Conservatoire est inauguré le 28 novembre 2001. Et les TPV y figurent, avec tant d’autres, parmi les principales curiosités.

Sources : Citroscopie n°57 ; la2cvmania.be ; Citroenet ; Google images et The Automobilist
Conseil de lecture : « Les hommes de la 2cv » aux éditions Roger Régis.


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