Le 19 juin 1966, Ford remporte pour la première fois les 24 Heures du Mans et signe un triplé. Derrière l’exploit sportif, il y a autant l’obstination de Ford à conquérir l’Europe qu’une bataille digne de David contre Goliath. Retour sur les années 1963 à 1966 des 24 Heures du Mans.

La conquête de l’Europe passe par Le Mans

Ford a dû s’y reprendre à trois fois avant de remporter Le Mans. Appelées à juste titre « la plus grande course du monde », les 24 Heures portent aussi le surnom de « course des anglais ». En effet, dès leur création, l’Union Jack flotte au vent des terres mancelles. Bentley, Aston Martin, Jaguar, Lagonda, les écuries britanniques sont chez elles au Mans. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les italiens qui s’invitent dans la Sarthe : Ferrari devient un habitué des premières places à l’issu du double-tour d’horloge.

De l’autre côté de l’Atlantique, la société américaine voit les baby-boomers arriver à l’âge du permis de conduire. Ce sont autant de nouveaux clients à capter, et la compétition est un vecteur de communication idéal pour cela. L’automobile, et les 24 Heures, sont à l’époque plus populaire que le base-ball ! En parallèle, Ford veut se développer en Europe et prospecte : en 1963, l’ovale bleu s’apprête à acquérir Ferrari. Sur le papier, c’est idéal : le Cavalino est symbole de luxe, de réussite, de charme. Absorber l’officine de Modène représente un moyen de conquérir par là-même Le Mans à peu de frais. Un projet de contrat est ébauché, contre 20 millions de dollars, où 90 % de la production de série serait détenue par Ford ainsi que 10 % du département Courses. Las, Ferrari refuse de se vendre : les italiens veulent garder le contrôle total sur leurs activités de compétition.

Face à cet affront, Henry Ford II tape du poing sur la table. Un seul objectif : battre Ferrari. Tous les moyens sont déployés, et quand on lui pose la question du budget, Henry Ford répond : « je n’ai pas mentionné de budget ». L’objectif est clair : seule la victoire compte.

1964 : Première tentative, premiers apprentissages

Conquérir Le Mans demande d’avoir une voiture plus fiable et plus rapide que jamais. Pour paraphraser Enzo Ferrari, Ford a besoin d’ « une boîte de vitesses et d’un moteur » plus solides et plus puissants que tout ce que la marque produit jusqu’alors. Caroll Shelby, qui engage des Cobra aux 24 Heures, est appelé en renfort. L’équipe Ford se compose d’ex-Aston Martin, avec Dan Frey, Eric Broadley et Phil Remington, ainsi que de John Wyer. L’équipe s’installe là où elle a ses habitudes, en Angleterre, près d’Heathrow.

Conçu en moins d’un an, le premier prototype Ford d’endurance est présenté le 3 avril 1964. Long de 156 pouces (4,14 m) et haut de 40 (1,03 m), la « GT » se fait rapidement appeler GT40. Elle est équipée d’un moteur V8 de 350 chevaux et d’une transmission Colotti, prête à soutenir plusieurs milliers de changement de rapports en course. Sa vitesse maximale est fixée à 210 mph, soit 338 km/h, afin d’être plus véloce que les Ferrari. Jo Schlesser en est le pilote d’essai, et se rend très vite compte que la voiture n’est pas au point : il sort de piste dès son second tour ; le deuxième prototype est détruit le lendemain par Roy Salvadori. Le manque d’adhérence à 170 mph (274 km/h) la rend inconduisible.

Une fois arrivés en juin aux 24 Heures, les hommes de Ford ne s’attendent pas à un miracle. La voiture signe malgré tout le meilleur tour en course, en 3,49 minutes, à 211 km/h. L’équipe signe 3 abandons, et cherche à comprendre : après quelques études aérodynamiques, il apparaît que les entrées d’air, surdimensionnées, freinent le bolide, et que le moteur n’est pas assez puissant. Le V8 4,2 l et 300 chevaux est remplacé par un V8 7,0 l de 400 ch, le plus gros bloc de toute la gamme Ford.

1965 – Pole position, pâle résultat

Pour ce deuxième engagement manceau, Ford joue la sécurité et engage des GT 427 (7,0 l) et des 289 (4,2 l). La voiture va vite, et remporte la pole position. Mais cette vélocité s’accompagne d’une instabilité à haute vitesse, corrigée par des ailerons, et par une consommation gargantuesque (40 l/100 km). Le moteur ne soutient pas la charge et surchauffe. Toutes les Ford finissent par abandonner.

Malgré la pole mais aussi le record du tour, Henry Ford II n’est pas satisfait. Pire, il s’impatiente et le fait savoir : sur une carte représentant le circuit du Mans qu’il envoie à la fin de l’été à toute l’équipe, il écrit, « vous feriez mieux de gagner ». Deux fois par mois, un commando se réunit au Dearborn Inn situé en face du Siège de Ford et accepte chaque demande de l’équipe. Plus que jamais : seul compte la victoire.

1966 : Un triplé aux allures de triomphe

La troisième tentative est la bonne. Le premier round de l’année, les 24 Heures de Daytona, tournent à l’avantage de Ford : c’est la première victoire d’une voiture américaine sur place. Les voitures sont plus puissantes que jamais : face à la Ferrari P3 et ses 450 chevaux, Ford oppose une GT40 musclée à 486 cavalinos. Une puissance portée à 521 équidés, après d’ultimes recherches. Un simulateur de course est construit pour tester l’ensemble moteur/boîte pendant des séances de 24 heures.

Un mois avant la course, Enzo Ferrari prend la parole. Selon lui, la course est perdue, ses moyens sont trop faibles face à l’armada yankee. Face à lui, Henry Ford II en personne vient donner le départ des 24 Heures le 18 juin 1966. Et pourtant, tout commence mal : devant le patron, la GT40 n°1 finit le premier tour dans les stands, et s’arrête à cause d’une portière tordue au départ contre un casque !

Ce petit incident n’est heureusement pour les américains que l’exception qui confirme un succès total : au sortir du double-tour d’horloge, les GT40 font 1, 2 et 3, signant une photo d’arrivée mythique. Ford écrase Ferrari et devient le premier constructeur américain à dominer les européens sur leur terrain. Jamais Ferrari ne remportera de nouveau les 24 Heures. Et jusqu’en 1969, chaque édition du Mans voit une GT40 s’imposer. De 1964 à 1968, 126 GT40 auront été produites, qui remportèrent toutes les grandes épreuves d’endurance.


Commentaires

Plus d'articles