Aston Martin. Un nom qui résonne au plus profond du cœur de chaque passionné automobile que nous sommes. Quelles que soient nos sensibilités stylistiques, quel que soit notre statut social, nous avons tous quelque part en nous un souvenir, une histoire, une émotion directement liés à la marque de Gaydon. Au détour d’une avenue d’un quartier chic, dans la ligne droite des plus grands circuits du monde, sur le podium d’un concours d’élégance, devant l’entrée d’un palace parisien, sur le parvis d’un casino du sud de la France, dans le guide d’achat d’un magazine auto ou tout bonnement à son volant, sa ligne, son regard, sa sonorité envoutante ne laissent jamais personne de marbre.

Chahuté par un passé financier mouvementé, Aston Martin, tel un phénix, renaît toujours de ses cendres. Grâce à une passion toujours plus forte, plus dévorante, une multitude d’investisseurs se passent de main en main la marque depuis 1914 et contribuent à poursuivre l’histoire d’un mythe qu’aucun de nous n’aimerait voir disparaître.
Parmi toutes les œuvres produites chez Aston Martin, il en existe une, plus belle que les autres. Sortie trop tôt pour briller sous les feux des plateaux de cinéma hollywoodien, elle demeurera à jamais la grande sœur cachée de la Jamesbondesque DB5. Injustice parmi les injustices, elle se veut plus noble, plus élégante, plus rare. Laissez-moi vous présenter la, oh combien, magnifique DB4.

Lionel Martin pouvait-il imaginer en 1913 que son nom, associé à une célèbre course de côte, Aston Clinton, allait régner sur l’incarnation de la beauté, de l’élégance et de la sportivité automobile ? Qu’une de ses descendantes gagnerait un jour les plus prestigieuses courses du monde ? Et surtout que sa firme allait donner naissance, quelques décennies plus tard, à une des plus belles autos de l’histoire, la sublimissime Aston Martin DB4.

Malheureusement pour lui, ce pionnier était meilleur pilote que comptable. Sans cesse dans le rouge, la marque passe entre les mains de quatre propriétaires en l’espace de trente ans. Plus passionnés de courses que d’ingénierie financière, tous ces acquéreurs cumulèrent pendant une trentaine d’années un palmarès sportif que peu de marques, si bien cabrées soient-elles, peuvent revendiquer. C’est enfin en 1947 qu’Aston Martin Motors Ltd est cédée à un certain David Brown. Un industriel milliardaire anglais ayant fait fortune dans les tracteurs. Il va donner un nouveau souffle à la marque en cédant ses initiales à la fameuse lignée des DB. La légendaire marque Aston Martin, telle que nous la connaissons, viens de naître.

Désormais, le fameux logo, inspiré d’une mythologie égyptienne, trônera fièrement sur les capots de « gagneuses » légendaires comme la DBR1 qui, à elle seule, remportera les 24H du Mans et le championnat du monde ! Rien que ça.

Le Projet DB4 commence en 1956, parallèlement à la commercialisation de la DBMkIII. L’idée est simple : concurrencer les meilleures GT du moment et notamment faire face à la Ferrari 250 GT/E. Le design est confié à Harold Beach, la carrosserie à la maison italienne (so shocking !) « Carrozzeria Touring de Milano ». Aston Martin passe un contrat avec Touring pour acheter la licence de sa fameuse technique « Superleggera », ce qui permettra de garder la fabrication de l’auto en Angleterre. La technique « Superlegerra », issue de l’aviation, est révolutionnaire. Le principe est de souder une multitude de tubes métalliques entre eux afin de créer une structure de carrosserie recouverte de panneaux d’aluminium. Une technique qui permet de gagner un maximum de poids au profit d’un luxueux suréquipement.

Après deux ans d’incubation, l’Aston Martin DB4 est finalement présentée au London Motor Show de 1958 et trône fièrement au côtés de la DBMkIII. L’auto fait sensation. Tant par sa ligne que par ses avancées technologiques. David Brown frappe décidément fort.

La conception du moteur revient à Tadek Marek. Ce dernier opte pour un six-cylindres en ligne de 3.7L à double arbre à cames en tête entièrement en aluminium. Il développe pas moins de 240 ch pour un couple honorable de 326 NM à 5500 trs/mn. Deux carburateurs SU HD8 viennent compléter l’ensemble. La distribution se fait par chaine. Ce moteur permet des performances spectaculaires pour l’époque et la catégorie. Elle est chronométrée par The Motor Magazine à 224 km/h, passe le 0-100 Km/h en 9.3 secondes. Tout ceci pour une consommation de 16 litres aux 100 kilomètres. Seule ombre au tableau, la première série est totalement inadaptée aux autoroutes allemandes ! Le carter d’huile est d’une contenance trop faible et les moteurs cassent les uns après les autres ! Ce défaut sera corrigé avec la Série II.

Le freinage est géré par quatre freins à disque assistés Dunlops, ce qui était en 1958 une réelle avancée technique. Ils sont intégrés à d’« immenses » roues à rayons Borrani de seize pouces. La DB4 est livrée de base avec une boite manuelle « maison » (issue de la Gearbox Division of David Brown Corporation) à 4 vitesses synchronisées. En option un overdrive est disponible ainsi qu’une rare boite automatique Borg-Warner à 3 rapports.

Les dimensions sont standard pour cette catégorie de véhicule. Mais les proportions sont parfaites. Longue de 4,5 m, large de 1,6 m, haute de 1,3 m pour un poids de 1340 Kilos, les mensurations sont dignes d’un top model. La silhouette de la DB4 est tout simplement sublime.

La production démarre dans la mythique usine de Newport Pagnell. La DB4 sera la première Aston Martin fabriquée dans celle-ci. La production s’étalera de 1958 à 1963. Pas moins de cinq séries en sortiront. Les évolutions seront principalement esthétiques. Voici un court résumé des différences notables :

Série 1 (1958-1960) : L’originale ! Elle ne comporte pas de chrome autour des vitres. Le capot moteur s’ouvre par l’avant. Certains propriétaires se retrouveront avec celui-ci en guise de pare-brise ! Son autre défaut, la petitesse de son carter d’huile qui rend le moteur fragile.

Série 2 (1960-1961) : La plus belle, à mon sens, et celle de notre essai ! Chrome autour des vitres. Capot moteur qui s’ouvre par l’arrière. Capacité du carter d’huile corrigée. Plus une multitude de corrections d’erreurs de jeunesse.

Série 3 (1961) : Modification des lampes arrière qui passent à trois feux distincts.

Série 4 (1961-1962) : Sur la version Saloon, elle comporte la modification de la grille de calandre, de la prise d’air du capot moteur qui devient plus plat et de l’éclairage de plaque d’immatriculation arrière plus proéminent. Introduction de la version « Vantage » avec modification moteur, à savoir plus de puissance et intégration d’un troisième carburateur SU. Nouveau dessin des feux avant repris de la DB4 GT et qui sera repris sur la DB5. Lancement également de la désirable et rare DB4 Convertible qui sera produite à seulement 70 exemplaires.

Série 5 (1962-1963) : La dernière série (si on ne prend pas en compte la série 6 qui sera uniquement dédiée à la « DB4 Lightweight AMOC Racecar »). La plus grosse évolution, et celle qui donnera naissance aux versions plus exotiques comme la DB4GT. Les ingénieurs vont allonger les dimensions du coffre et changer la taille des roues pour de plus confortables 15 pouces.

Bref, finissons-en avec ces recherches dignes des annales d’Alain Decaux pour passer à ce qui nous intéresse vraiment : Une Aston Martin DB4, au volant ça donne quoi ?

Eh bien, j’ai eu la chance, voire l’extrême privilège, de pouvoir en conduire une pendant un certain temps.

Le modèle est une DB4 Série II de 1960. Une très rare « LHD », 45 exemplaires produits, livrée neuve le 29 mai 1960 par Mirabeau Paris chez son heureux acheteur demeurant à Nice. L’auto est restée en France jusqu’à ce que son nouvel acquéreur, un pilote de F1, la fasse entièrement restaurer en 1996 dans un garage de la banlieue de Londres. C’est un modèle « matching numbers » mais pas « matching color ». Comprenez « pas de la couleur d’origine ». Sa couleur initiale était « Regal Red ». Ce rouge n’était pas à la hauteur de la beauté de la carrosserie et nous comprenons aisément que son ancien propriétaire l’ait fait repeindre en gris « Gun Métal ».

Pour tout vous dire, je suis un peu fébrile à l’idée de conduire cette auto. Cette DB4 est un mythe, une oeuvre d’art, une pièce tellement rare ! Jamais dans mes rêves les plus fous je n’aurais imaginé conduire cette auto. Mais elle est là, devant moi, sobre, élégante, rutilante, belle à se damner. Je l’inspecte, fais le tour, cherche les angles. Plus je tourne autour plus elle me dévoile son arrogante beauté. Du zéro défaut ! Encore plus belle que dans n’importe quelle représentation photographique. Le travail de Touring est incroyable. Les fuyantes de carrosserie partent des phares avant jusqu’à l’arête des feux arrière. Les ajustements sont à faire sangloter un troupeau de carrossiers allemands. Les logos « Superlegerra », idéalement situés sur les bords du capot moteur, vous rappellent à quel point cette auto était issue de la haute couture automobile.

Je m’installe, tremblant, à la place du pilote. Ce mot n’est pas choisi à la légère. Le tableau de bord intègre une ribambelle de compteurs Smiths qui lui donnent des allures de cockpit d’avion. Je troquerais bien ma veste pour un Bombardier et mes Persol pour une paire de goggles. Le volant en bois riveté est immense ! J’ai du mal à passer les jambes dessous. Les initiales « DB » viennent trôner au centre. L’odeur à bord est incroyable. Un mélange de vieux cuir et de vieille mécanique. J’adore ! La confortable sellerie en cuir patinée est d’origine. L’horloge, ou plutôt la montre Smiths, est centrale et surplombe une tripotée de boutons issus du catalogue Lucas. J’avais les mêmes dans une Triumph TR3… Ce qui me fait sourire en pensant aux commodos Ford sur les plus récentes DB9… Le pavillon de toit, à cause de la structure Superlegerra, est en deux parties et ressemble au plafond d’un vieux Cessna. La banquette arrière offre deux vraies places assises, on est bien dans une 2+2.

J’approche la vieille clé usée vers le Neiman. Elle s’enclenche doucement. Un quart de tour à droite. La pompe à essence se met en route et gave les deux carburateurs SU dans un léger tactactactactac. Il est temps pour moi de lancer le démarreur. Mon coeur bat la chamade. Le moteur démarre dans un vrombissement incroyable. L’auto est équipée d’une double ligne inox, c’est un bonheur. Je laisse chauffer le moteur au pied jusqu’à 65 degrés Celsius. C’est la bonne température pour que le moteur se « cale » sans user du starter. L’heure a sonné. J’enclenche la première vitesse. Allez GO !

En un instant je me retrouve au beau milieu d’un film. La mélodie de « The girl with sun in her air » de John Barry remplit ma tête. Une caméra aérienne suit ma folle équipée. Le bitume gris clair d’une corniche méditerranéenne défile sous la pointe du capot. Entre deux virages je scrute mon rétroviseur pour vérifier que je n’ai pas de costumes noirs chapeautés à mes trousses. N’en déplaise à Albert R. Broccoli, je suis le temps d’un instant au service secret de sa majesté… À chaque montée dans les tours, le son incroyable du 6 cylindres, épaulé par les lignes inox, remplit l’habitacle et les alentours. Quelques passants se retournent et livrent un sourire ému à la vue de ce défilé haute couture. D’autres lèvent le pouce lentement masquant leur regard hébété. Certains hommes baissent les yeux tandis que leur compagne, les yeux pleins d’étoiles lâchent un : « C’est James Bond ! ». Magique !

Revenons à la réalité. Enfin, une belle réalité quand même, je suis toujours au volant d’un DB4… C’est difficile de traduire les différentes sensations de conduite tant cette DB4 envoûte par son aura. Quoi qu’il en soit, NON, l’auto n’a pas une conduite de camion. Certes le volant est grand, voire très grand et il faut jouer d’un bon jeu de jambes pour s’installer derrière. La direction est un peu lourde en manœuvre mais pas plus qu’un TR3. Elle devient plus légère et assez précise en roulant. L’embrayage, hydraulique, n’est pas celui d’une Twingo, sans pour autant nécessiter un cuisseau de Jeannie Longo. La DB4 dispose d’un châssis incroyablement moderne pour l’époque. Elle est même assez joueuse lorsqu’on la sollicite et un léger survirage assez jouissif peut se faire sentir. Toute anglaise qu’elle soit, la prudence est de mise sur route mouillée ! Le couple permet de rouler « pépère » mais le moteur sait pousser fort lorsqu’on lui demande. Tout ça dans un rugissement digne d’une attaque de Spitfire. Les quatre freins à disques sont d’une bonne efficacité. La confortable assise vous rappelle quand-même que vous n’êtes pas à bord d’une monoplace et sait calmer les ardeurs des plus optimistes. N’en déplaise à personne, il est facile, à la sortie d’un virage serré, de pouvoir se retrouver en cohabition avec sa James Bond Girl de passagère… Bref on est bien au volant d’une anglaise des années soixante. Peut-être s’agit-il d’un manque d’objectivité de ma part, mais je n’ai aucune envie de poser une réelle critique sur cette auto. De toute façon, à quoi cela servirait-il ? Je ne suis pas en train d’essayer la nouvelle DB11 mais bien une ancienne Aston Martin DB4 ! Il faudrait pouvoir avoir écrit ce feuillet il y a 56 ans.

La DB4 est donc une œuvre d’art. Et comme toutes celles des grands artistes de notre époque, la beauté et la rareté ont un prix. Nous parlons en effet de prix astronomiques, à des années lumière du portefeuille du commun des mortels. Malgré tout, le prix d’une Aston Martin DB4 reste en dessous de sa petite sœur moins belle, la DB5. Amis investisseurs ou collectionneurs fortunés, n’attendez plus car ce modèle, équivalent à un beau Rembrandt, est tout simplement sous-estimé sur le marché de l’automobile d’exception.

Pour conclure, Ian Fleming ne s’était pas trompé. Une Aston Martin, c’est la reproduction automobile d’un costume trois pièces d’agent secret anglais. Parfaitement dessiné, impeccablement ajusté, d’une sobriété à faire passer la famille royale pour des excentriques, le tout agrémenté d’une légère musculature assumée et enfin d’une pointe de je ne sais quoi dont les Anglais sont maîtres. Jamais une marque automobile n’aura eu autant de passionnés, non pas animés par la seule sportivité, mais par la fusion de la beauté, de l’élégance et de l’esprit racing. Malheureusement pour elle, dans la ligné des DB, la beauté du modèle 4 restera à jamais dans l’ombre de la DB5. La faute à James. Mais croyez-moi, si le Commandeur BOND eut été un temps de notre réalité, « Q » lui aurait choisi une DB4 car elle est de loin la plus belle, la plus désirable, la plus rare.

God bless Aston Martin… and the Queen.

Crédits photos et vidéos : Nicolas Seurot pour LegendDrivers et The Automobilist


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