Je vous ai quitté alors que le circuit du Mans se remet de la terrible catastrophe de 1955. La fin des années cinquante seront celles d’une nouvelle résurrection pour le tracé manceau. En effet, une première fois, pendant la seconde guerre mondiale, ce coin de terre sableuse, là où poussaient jadis des forêts de pins, est le théâtre de terribles bombardements alliés. A deux pas de là en effet, la grande gare de triage mais aussi la Cartoucherie de Manu Rhin, et les usines Renault fournissent à la puissance nazie un soutien logistique insupportable pour l’état-major américano-anglais.

Tout le sud de la ville sera bombardé pour préparer le D-Day. La stratégie de l’époque, celle du Bomber Command, initiée par les Britanniques, sera celle du tapis de bombe. Les 6 et 7 mars 1944, la capitale du Maine va vivre quelques une de ses pires heures de la guerre. Les Hallifax, Lancaster et Mosquito détruisirent en effet les structures utilisées par les fascistes mais des conditions météo difficiles allèrent obliger les équipages à des largages approximatifs. De nombreuses bombes s’abattirent du côté des Esses du Tertre Rouge. Quelques-unes seront encore découvertes à la fin du XX ème siècle.

Il fallut reconstruire

Après 1955, il fallut aussi se remobiliser devant une autre catastrophe. La ligne droite du départ fut élargie, de nouveaux stands furent construits. On inventa les fascines, les ancêtres des rails, la piste de décélération et on éloigna le public. Ces travaux permirent aux organisateurs de sauver leur course. A la fin du mois de juillet de 1956. Mike Hawthorn et sa Jaguar établirent un nouveau record du tour sur un circuit ramené à 13 km 461 à la moyenne de 186,833 km/h. Flockhart et Sanderson, eux aussi sur Jaguar l’emportèrent.

Jean Behra, bien plus fort que Davy Crockett

Dans les cours des écoles mancelles, les mômes retrouvèrent leur jeu favori : la course de bagnole miniature. Je plains les instits de l’époque qui devaient voir arriver la course avec une angoisse grandissante. Pensez donc, dans toutes les établissements du primaire, nous devenions fous. Chaque récré était prétexte à notre créativité sans cesse en émoi. La course nous inspirait, nous transcendait, nous possédait. Nous nous identifions aux héros des Hunaudières. Beaucoup allaient au secours de la victoire en choisissant comme modèle Olivier Gendebien, l’impeccable pilote Ferrari. Moi, j’avais choisi un homme que j’avais eu la fierté de croiser sur le circuit : Jean Behra. Au milieu d’une escadrille de Britanniques, Italiens ou Allemands, Jean Behra faisait figure de héros. Mon oncle était fan de sport mécanique et il avait ses entrées dans le milieu.

Un soir d’essais, il passa un moment à discuter derrière les stands avec un pilote, vêtu d’une légère combinaison bleu ciel, portant à la main un casque orné de damier noir et blanc. Je fus subjugué. J’avais rencontré Jean Behra. Mes héros de l’époque s’appelaient Davy Crockett ou Zapy Max. Jean Behra les remplaça tous. Je sus tout de lui. Qu’il avait été pilote moto, qu’il avait eu un accident qui l’avait obligé à porter une oreille artificielle, qu’il faisait la pige à Ascari, Farina ou Trintignant. Bref, que c’était mon héros.

Et puis aussi et surtout, il pilotait une Porsche ! Allez savoir pourquoi mais très jeune je fus conquis par la RSK de 1958. C’est à son volant que Behra et Hermann accédèrent à une étonnante troisième place. J’ai encore au fond des souvenirs la sensation créée par cette voiture grise flanquée du numéro 29. Elle respirait la beauté mécanique. Face au Jaguar, Ferrari, Aston Martin, elle faisait figure de petite sœur perdue dans un troupeau de garnements mais elle savait tellement bien venir à bout des épreuves tapies un peu partout sur le tarmac sarthois. J’avais été conquis par la sauvagerie de la Cunningham, je tombais amoureux de la Porsche RSK.

Un dimanche de 1959, Jean Behra heurta un pylone sur le circuit de l’Avus du côté de Berlin. Il fut tué sur le coup. Lorsque mon oncle m’apprit la triste nouvelle, je ressentis sans doute la plus grande douleur de ma jeune vie. Maintenant, lorsque mes pas m’amènent à Berlin, je ne peux manquer d’aller rouler sur cette quatre voies qui fut jadis un circuit automobile maudit.

Une rue porte son nom au Mans. Immanquablement, pour aller au circuit, j’y fait un détour. Jean Behra, mon héros…


Commentaires

Plus d'articles