Après la tragédie de 1955, un gros travail de résilience collective.
Je vous avais quitté hier sur un souvenir, celui des 24 Heures 1953, date officielle de mon arrivée dans le monde automobile en général et aux 24 Heures du Mans en particulier. Comme pour vous, mes souvenirs ne sont pas d’une fiabilité totale. Certains reviennent et sont précis comme un résumé d’histoire de France appris dans la classe de Monsieur Mazouet, mon instituteur de CM1. D’autres sont plus improbables, plus confus, plus flous. C’est comme une curieuse vibration tapie au fond de mes méninges. Quelquefois, une odeur, une musique, un bruit me les font ressurgir, fugaces et mais presque réels.

Désormais, il suffit de deux ou trois affleurements de doigt sur un écran pour posséder, régurgiter des faits wikipédiesques. Pour nous, vieux cuirs tannés au vent des sables du Tertre Rouge, c’est beaucoup moins précis, beaucoup moins impressionnant côté exactitude. Mais qu’est-ce que c’est plus émouvant que ces informations digérées, malaxées, triturées par de sympathiques geeks mais tellement barbus et lunettus.

Ca partait bien !

De la terrible édition de 1955 qui vit la Mercedes de Pierre Levegh propulsée comme un obus dans la foule, je n’en ai quasiment aucun souvenir et que peu d’images. Pourtant j’y étais. Au Tertre Rouge sans doute comme souvent en ce temps-là. Dans les enceintes populaires, comme les appelaient alors les pontes de l’Automobile Club de l’Ouest. Rien que l’appellation en dit long sur la vision des rapports sociaux entretenue par la vénérable association mancelle. D’un côté les spectateurs, les vrais, ceux des enceintes de ravitaillements, de l’autre, non pas la plèbe mais un monde ressenti comme populeux et forcément désargenté. Nous, côté argent, ça n’allait pas fort. Les Américains avaient oublié la France dans le plan Marschall. Un seul salaire de tourneur, même outilleur ne faisait pas bouillir la marmite tous les jours dans cette France qui ne savait pas encore qu’elle vivait les Trente Glorieuses. Donc pour nous c’était ‘’Enceintes Populaires’’ et casse-croûte rillettes made in maman. Mais que nous y étions heureux. Alors, cet accident de l’autre côté du circuit, là-bas vers les enceintes de ravitaillements, vers des lieux qui nous étaient interdits, nous n’en sûmes pas grand-chose.

Entre souvenirs abstraits et résilience

D’ailleurs, mes souvenirs sportifs et mécaniques de cette édition se sont d’ailleurs quelque peu estompés ou même effacés. Comme une volonté de résilience devant l’inconcevable. Mon cerveau a dû faire un travail de titan pour qu’à l’heure de ces lignes, plus rien ne surgisse. Ni image, ni sensation, ni sentiment de panique et de malheur, et pourtant ce fut terrible et douloureux. Pour ma génération mancelle, cette tragédie restera comme un profond traumatisme mais aussi comme une prise de conscience. Les sports mécaniques sont dangereux. Ils furent sans pitié cette année-là pour plus de quatre-vingt spectateurs morts sous les morceaux éparpillés de la Mercedes de Levegh et autant de blessés choqués, mutilés, sidérés par les restes calcinés de la voiture allemande. Le bilan définitif annoncera 92 morts et 160 blessés. Un cataclysme dans le monde du sport automobile, un traumatisme pour Mercedes Benz qui attendra plusieurs décennies avant de revenir en course.

Pour comprendre les causes de l’accident, un schéma tout simple.

Après, tard ce samedi soir, une fois revenus du côté de la route d’Alençon, nous apprimes l’ampleur du désastre. Il se dit les heures et les jours qui suivirent des choses folles. La rumeur, les ‘’on m’a dit’’ prirent une ampleur quasi démoniaque. Toute la ville vibra à l’unisson. Elle accepta l’immense douleur collective. La fit sienne, s’identifia à la tragédie. Chacun put mesurer l’ampleur du drame. Pourtant jamais ne fut d’actualité l’éventualité de la fin des 24 Heures du Mans. Toute la communauté s’empara de cet évènement pour reconstruire un circuit plus sûr, plus moderne et plus beau. Mais pour le monde entier, désormais, les 24 Heures étaient plus qu’une simple course automobile. C’était une légende. Ce n’est sans doute pas le moindre des paradoxes qui jalonnent depuis 1923 l’histoire du Mans.

Mon père ne revint jamais au circuit. Ma mère s’ingénia à réduire doucement cette ferveur qui s’emparait de moi alors que s’annonçait le mois de juin. Beaucoup de Manceaux furent meurtris évidemment dans leur vie mais aussi dans leur amour de cette course décidément à nulle autre pareille. Cette dimension dramatique donna encore plus de renommé à l’épreuve mancelle. Terrible constat sans doute mais désormais, chacun savait que la mort, l’implacable mort, rodait au détour du circuit. Pour les pilotes sans doute mais aussi pour les spectateurs infortunés qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

A deux pas de là, le long des côtes normandes, onze ans plus tôt, les dégâts « collatéraux’’ vingt mille civils tués sous les bombardements alliés, avaient sans doute pesé très fort dans l’acceptation fataliste du drame manceau. Le circuit du Mans lui-même avait été aussi bombardé.
Dix ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, un nouveau travail de reconstruction allait s’imposer en terres sarthoises. Il fut mené de main de maîtres par les patrons de l’ACO de l’époque et les Pouvoir Publics.

Arrivèrent Ferrari, Porsche et Jean Behra. Mais ça, c’est déjà une autre histoire que je vous conterai demain.


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